Le gouvernement qui obéit, version 2023 : comment les zapatistes ont démonté leur propre mairie
Je vais vous avouer un truc avant de commencer : la première fois qu'on m'a parlé des Juntas de Buen Gobierno zapatistes, j'ai eu ce réflexe benêt du type qui découvre un totem exotique et se dit « ah, enfin, la vraie politique, loin de nos conseils municipaux poussifs ». Erreur classique, et je la signale ici parce qu'elle est le premier truc à jeter à la poubelle. Ce que je vais raconter n'est pas une sagesse ancestrale tombée du ciel maya — c'est un dispositif organisationnel, bricolé, corrigé, cassé et refondu par des gens qui tiennent des comptes, révoquent des mandats et se font aussi tirer dessus. Autochtone par le faire, jamais par la naissance : ce n'est pas parce qu'une pratique vient de communautés tzeltales, tzotziles, tojolabales ou choles qu'elle mérite le folklore — elle mérite l'examen.
Le mécanisme, avant qu'il change
De 1994 à 2023, l'architecture reposait sur les Municipios Autónomos Rebeldes Zapatistas (MAREZ) et les cinq — puis douze — Juntas de Buen Gobierno logées dans les Caracoles. Le principe qu'on résume en mandar obedeciendo n'a rien de mystique : mandat de deux à trois ans, non rémunéré, rotation obligatoire des charges, et surtout révocation possible à tout moment si l'assemblée du village estime que le titulaire a manqué à sa tâche. Pas de carrière, pas de professionnalisation du pouvoir — la charge est un service, pas un statut. La Escuelita zapatista, quand des milliers d'invités sont venus loger dans les villages pour observer le fonctionnement réel de ces gouvernements, avait déjà montré ce dispositif sans en cacher les grincements internes.
Ce qui a cédé — et pourquoi ils ont tout redémonté
En novembre 2023, communiqué signé du Sous-commandant Moisés (Enlace Zapatista, « Novena Parte : La Nueva Estructura de la Autonomía Zapatista ») : les MAREZ et les Juntas de Buen Gobierno sont déclarés caducs, tous les postes et documents liés invalidés avec effet immédiat. Ce n'est pas un simple lifting de vocabulaire. À la place : le Gobierno Autónomo Local (GAL), un par communauté — donc des milliers d'instances là où il y avait quelques dizaines de municipios —, coordonné par des assemblées locales ; les GAL se fédèrent en Colectivos de Gobierno Autónomo Zapatista (CGAZ) au niveau régional, qui peuvent eux-mêmes s'assembler en ACGAZ, logés dans les Caracoles, pour les décisions qui dépassent l'échelle communautaire. Les Caracoles continuent de rendre des services mais se referment aux visiteurs extérieurs (Proceso, 5 et 13 novembre 2023 ; La Jornada, 12-13 novembre 2023).
Pourquoi démonter une structure qui tenait depuis vingt-sept ans ? Les communiqués eux-mêmes pointent l'engorgement bureaucratique des Juntas et la nécessité de redescendre la décision — et la capacité de défense du territoire — au niveau où vit vraiment le danger : la communauté. Parce que le danger, en 2023, n'est plus principalement celui de 1994.
Ce qui menace aujourd'hui, sans fard
Depuis octobre 2024, les habitants de Palestina, dans la municipalité d'Ocosingo, menacent à l'arme lourde les habitants de l'implantation zapatiste « 6 de Octubre » — incendies de maisons, menaces de viol, vol de récoltes et de bétail, avec, selon l'EZLN, une pression explicite du crime organisé visant l'expulsion pure et simple, dans un contexte que l'EZLN décrit comme un accord tacite entre groupes criminels et autorités locales (Proceso, 17 octobre 2024 ; Chiapasparalelo, octobre 2024). Le déplacement forcé au Chiapas n'est pas une anecdote : 12 771 victimes recensées sur les sept premiers mois de 2024 contre 4 562 sur toute l'année 2023 (Infobae, mars et mai 2025). Fin 2024, l'EZLN a même envisagé d'annuler ses rencontres commémoratives des 31 ans du soulèvement, faute de garanties de sécurité « nulle part au Chiapas ». Ce n'est pas de la pudeur tactique, c'est un aveu : le territoire qu'ils gouvernent en obéissant n'est plus intégralement sous leur contrôle de fait, et personne dans le mouvement ne prétend le contraire publiquement.
Ce qui tient, en revanche, tient par des choses très concrètes : les coopératives caféières zapatistes — Yochin Tayel Kinal et consorts — continuent de fonctionner en dehors des circuits marchands classiques, avec leurs propres réseaux de commercialisation solidaire vers l'Europe et l'Amérique du Nord ; c'est un pilier économique documenté, pas un supplément d'âme.
Ce que j'en retiens, sabre au clair et un peu piteux
Voilà où je devais me méfier de mon propre enthousiasme de départ : la mètis zapatiste n'a pas « survécu » à la répression comme un roseau qui plie, façon carte postale — elle s'est réorganisée par nécessité, en perdant au passage des postes, des villages, des sécurités, et en admettant publiquement l'échec de la formule qui avait pourtant tenu presque trente ans. Le commun qui ne meurt pas n'est pas celui qu'on célèbre intact ; c'est celui qui accepte de casser sa propre architecture — la Junta elle-même — plutôt que de mourir avec elle. Ce qui, pour un cosaque qui aime ses formes bien carrées, est une leçon d'humilité que je préfère recevoir de loin, documentée, plutôt que de la brandir comme un trophée qui n'est pas le mien.
Sources
- Enlace Zapatista — « Novena Parte: La Nueva Estructura de la Autonomía Zapatista », 12 novembre 2023
- Proceso — « EZLN desaparece Juntas de Buen Gobierno y Municipios Autónomos », 5 novembre 2023
- La Jornada — « Presenta EZLN Nueva Estructura de la Autonomía Zapatista », 12 novembre 2023
- EDUCA Oaxaca — « EZLN traslada autonomía de las Juntas de Buen Gobierno a los pueblos y comunidades indígenas »
- Proceso — « EZLN denuncia amenazas de violación a mujeres, quema de casas y robo de cosechas », 17 octobre 2024
- Infobae — « Narco, gobierno y empresas: La triada que desató desplazamientos forzados… en Chiapas », 20 mars 2025
- Infobae — « Más de 20 mil personas son desplazadas por el crimen organizado en Chiapas », 14 mai 2025
- Wikipedia (es) — « Cooperativas cafetaleras zapatistas »