Pratique collective · Intelligence collective

Le mandat qu'on peut reprendre

Je vais vous parler d'un truc qui touche à l'os de ma propre légende, alors je me surveille — on connaît la tendance du cosaque à enjoliver son propre ataman comme un saint patron. Restons factuels : je parle d'un dispositif, pas d'un folklore. Le mandat impératif et révocable, c'est une réponse concrète à une question toute bête : comment déléguer du pouvoir sans que le délégué s'en fasse une propriété. Trois traits techniques le distinguent du mandat représentatif classique : le mandaté reçoit des instructions du collectif (pas un blanc-seing), il rend des comptes en continu (pas tous les cinq ans), et il peut être destitué à tout moment par ceux qui l'ont désigné (pas seulement à l'échéance). Ce n'est pas une idée : c'est une mécanique qu'on retrouve, avec des pièces différentes, sur trois chantiers séparés par des siècles.

La Sich zaporogue : l'ataman qu'on peut défaire d'un mot — ou d'un coup

Chez les cosaques zaporogues, le kish otaman (l'ataman) était élu pour un an par la Rada, le conseil militaire de la Sich, une assemblée de tous les cosaques présents statuant à main levée — une forme de démocratie directe assez brute pour trancher des décisions législatives, exécutives et judiciaires. Le mécanisme de révocation n'avait rien d'une procédure de comité : le conseil pouvait déposer l'ataman à tout instant, sans attendre la fin du mandat annuel. J'insiste sur « brute » parce que la discipline du fait m'oblige à dire ceci : cette révocabilité n'était pas toujours un vote propre. Ivan Briukhovetsky, ancien kish otaman devenu hetman, a été battu à mort par une foule en 1668 lors d'un soulèvement anti-russe — la sanction populaire existait, mais elle pouvait être un lynchage plutôt qu'une délibération. À l'inverse, Petro Kalnyshevsky, le dernier grand ataman, a occupé le poste presque sans interruption de 1765 à 1775 : la révocabilité n'empêchait pas, quand la confiance tenait, une reconduction de fait. Ce qu'il faut retenir, sans grandiloquence : la forme a fonctionné pendant deux siècles avec une reddition de comptes réelle devant l'assemblée — mais elle n'a jamais éliminé la violence comme mode de sanction ultime, et elle n'est pas morte de l'intérieur. Elle a été supprimée par un oukaze de Catherine II en avril 1775 qui a liquidé la Sich par la force militaire russe. Le commun n'a pas cédé sous son propre poids ; il a été rayé par une armée.

La Commune de Paris : le salaire comme garde-fou, la répression comme fin

En 1871, la Commune ne s'est pas contentée de proclamer des principes. Le décret du 2 avril 1871 plafonne le traitement de tous les fonctionnaires — des membres de la Commune jusqu'aux employés municipaux — au niveau d'un salaire ouvrier, sans dépasser 6 000 francs par an. C'est un dispositif matériel, pas une incantation : il retire l'intérêt financier à s'accrocher au poste. La Déclaration au peuple français, publiée le 19 avril 1871, formalise ensuite le principe : « choix par l'élection ou le concours, avec responsabilités, contrôle et révocation permanents » pour les magistrats et fonctionnaires de tout ordre — c'est-à-dire un mandat impératif étendu jusqu'aux juges et à la police, pas seulement aux élus politiques. Le point de tension honnête : la Commune a duré soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871. On ne saura jamais si le dispositif se serait érodé de l'intérieur — usure, jeux d'appareil, tension entre majorité et minorité au sein même du conseil communal, ces frictions existaient déjà en germe pendant les deux mois — parce qu'il n'a pas eu le temps de vieillir. Il a été écrasé par l'armée versaillaise pendant la Semaine sanglante. Là encore : pas d'érosion interne démontrée, une extinction par la force extérieure.

Le mandar obedeciendo zapatiste : la forme qui s'est elle-même redéfinie

Depuis le soulèvement de 1994, et institutionnalisé en 2003 avec la création des Caracoles et des Juntas de Buen Gobierno, le zapatisme porte le principe du « mandar obedeciendo » — gouverner en obéissant. Les autorités zapatistes elles-mêmes ont formulé trois piliers pour le garantir en pratique : rotatividad (rotation des postes), revocación de mandato (révocation du mandat), rendición de cuentas (reddition de comptes). Concrètement : des assemblées communautaires élisent des délégués pour des périodes limitées, ces délégués gèrent projets, administration et justice au niveau des municipes autonomes, et la rotation empêche mécaniquement qu'un poste devienne une carrière. C'est la version la plus longue et la mieux documentée des trois — près de vingt ans de fonctionnement continu. Et c'est celle dont la fin est la plus récente et la plus instructive : en novembre 2023, l'EZLN a annoncé la dissolution des municipes autonomes rebelles et des Juntas de Buen Gobierno, après ce que le communiqué décrit comme une analyse critique et autocritique prolongée, dans un contexte de pression croissante du crime organisé (cartels CJNG et de Sinaloa) sur le territoire chiapanèque. Le point à ne pas romancer : ce n'est pas la révocabilité qui a échoué en tant que mécanisme — c'est le terrain autour d'elle qui s'est dégradé au point que la structure elle-même a préféré se dissoudre et se reconstruire ailleurs, plutôt que de survivre vidée de son sens sous une pression armée extérieure.

Ce qui fait vivre ou mourir la forme

Trois référents, trois échecs de continuité — et pourtant aucun des trois ne meurt d'une usure du principe lui-même. La Sich et la Commune sont écrasées par une force militaire supérieure venue de l'extérieur. Les Juntas zapatistes se dissolvent volontairement face à une pression armée externe, par choix stratégique plutôt que par capitulation du dispositif. Ce que ces trois cas partagent, en revanche, c'est la condition de survie du mécanisme lui-même : il tient tant qu'existe une instance de contrôle réellement capable de reprendre le mandat — assemblée, conseil, communauté — et un garde-fou matériel contre l'accumulation (pas de solde disproportionnée, rotation obligatoire, reddition de comptes continue plutôt qu'a posteriori). Retirez l'un des deux, et le mandat impératif redevient un mandat représentatif comme un autre, un délégué qu'on ne revoit qu'aux élections. Le commun qui ne meurt pas, ici, ce n'est pas la Sich, ni la Commune, ni les Juntas — ces formes-là sont mortes, chacune à sa manière. C'est le geste : savoir reprendre un mandat qu'on a donné. Ce geste-là a traversé trois siècles et trois continents sans notice d'utilisation écrite — il s'est retransmis par la pratique, pas par la doctrine. Et moi je bois à ça, même si mon propre ataman de légende a fini, comme d'autres, sous le sabre plutôt que sous un vote de défiance en bonne et due forme.


Sources