Cas d'étude · Fonctionnement communautaire

Longo Maï : la colline qui a tenu

Cinquante-deux ans qu'une centaine de personnes vivent sans salaire sur une colline de 280 hectares au-dessus de Limans, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Pas de fiche de paie, pas de règlement écrit, pas de vote aux assemblées. Le nom vient d'une formule provençale de mariage — longo mai, « pourvu que ça dure ». Pour une fois, le vœu a tenu plus longtemps que la fête.

Ce qui a été construit. En juillet 1973, une vingtaine de jeunes issus de deux groupes militants — Hydra, anarcho-syndicaliste suisse, et Spartakus, marxiste-révolutionnaire autrichien —, en rupture avec des familles plutôt aisées, achètent pour 450 000 francs un domaine à l'abandon près de Forcalquier, dégoté par Pierre Pellegrin, l'ancien berger de Jean Giono. Il n'y a que trois fermes en ruine depuis 1934 : Grange-Neuve, le Pigeonnier, le hameau de Saint-Hippolyte. Ils les reconstruisent à l'identique. Les débuts sont durs, sans qualificatif à ajouter — les témoins parlent de rien du tout sur place, et cela se recoupe. Dès 1973, l'État français tente d'expulser huit fondateurs suisses, autrichiens et allemands ; le scandale médiatique fait affluer des soutiens français, et deux coopératives supplémentaires naissent dans la foulée, à Espézonnes en Ardèche et Joli Mas dans le Jura suisse. Le réseau s'étend ensuite à la filature de laine de Chantemerle (1976), une ferme en Carinthie autrichienne (1977), puis, au fil des décennies, jusqu'en Ukraine (1992), au Costa Rica (dès 1979, pour accueillir des réfugiés nicaraguayens puis salvadoriens) et en Roumanie (2019). Aujourd'hui le réseau compte une dizaine de coopératives dans six pays, pour environ 200 à 250 adultes et une cinquantaine d'enfants.

Comment ça tourne, concrètement. Pas de patron, pas de salaire — principe de la prise au tas. Chacun reçoit 70 euros d'argent de poche par mois, plus un budget sur demande motivée en réunion pour les dépenses particulières. Le dimanche soir, une réunion organise la semaine ; le travail se répartit ensuite par groupes d'affinité et de compétence, sauf le ménage et la cuisine, qui restent mutualisés par tableau d'inscription. Aucune règle écrite, aucun vote en cinquante ans d'histoire collective — la méthode, dit-on sur place, c'est de se réunir « encore et toujours », par secteur, par maisonnée, aussi longtemps qu'il faut. Le foncier est collectif, porté par un montage qui mêle groupement foncier agricole, forme coopérative et EARL selon les lieux — le statut d'origine, une société coopérative de production, a évolué au fil des décennies vers cette architecture composite pensée, avec des juristes, pour rendre la propriété inaliénable : personne n'a de part à racheter en partant, personne n'a d'apport à faire en arrivant. L'argent vient de trois sources : la vente de production — pain, vin, agneaux, laine filée à Chantemerle, conserves, cosmétiques —, quelques subventions ponctuelles, et surtout les dons, collectés depuis Bâle via la fondation Pro Longo Maï, propriétaire des terrains. En 2004, la coopérative de Limans couvrait environ la moitié de ses besoins par sa propre production, l'autre moitié venant des dons et aides. Ce n'est donc pas une autarcie — c'est une autosubsistance sous perfusion partielle et assumée comme telle.

Ce qui a cédé, ou failli. La ferme Joli Mas, dans le Jura suisse, n'était que louée : elle a été perdue en 1985. En novembre 1989, deux cents CRS et gendarmes mobiles, avec renfort du contre-espionnage et survol d'hélicoptères, perquisitionnent Limans sur ordre du gouvernement fédéral allemand, qui accuse la communauté d'abriter des « terroristes kurdes » : bilan, du matériel radio cassé et une personne relâchée le jour même — aucun élément n'a jamais étayé l'accusation, mais l'opération a eu lieu. En 1982, l'écrivaine Françoise d'Eaubonne qualifie publiquement Longo Maï de secte, déclenchant quatorze ans de procédures ; la coopérative gagne finalement ses procès en 1995 et 1996, mais un rapport parlementaire de 1996 sur les sectes la cite quand même. Le Centre Roger-Ikor, de son côté, a documenté des pratiques autoritaires attribuées à un des fondateurs, Roland Perrot, et des règles internes très strictes, assouplies seulement en 1982 — ce point-là, la coopérative ne l'a jamais vraiment nié, elle l'a laissé se tasser dans le temps. Plus près de nous : en 2023, des chiens de chasse s'introduisent sur les terres de la coopérative de Treynas, en Ardèche, et attaquent des cochons ; les habitants, après avoir appelé les chasseurs en vain, tuent sept chiens. Procès en 2024, plaintes croisées, menaces de mort reçues par les habitants — le genre de conflit de voisinage rural qui ne se résout pas par un communiqué sur l'autogestion. Et en interne, un point que la coopérative elle-même a commencé à documenter ces dernières années : un travail critique sur les rapports de pouvoir, de domination et les violences qui ont pu s'y produire par le passé. Quant à celui qui s'en va, le texte est honnête : l'accompagnement au départ « n'est pas un droit, ce n'est pas dans les statuts ». Ça marche parce que personne, jusqu'ici, n'a eu à le tester dans le pire des cas.

Ce que ça montre. Rien d'idyllique là-dedans, et c'est bien pour ça que le cas tient. Un collectif de deux cents personnes sans salaire ni loi écrite ne dure pas cinquante ans parce qu'il a résolu le conflit — il dure parce qu'il a dix lieux au lieu d'un, ce qui permet à quelqu'un de s'éloigner d'une dispute sans quitter l'aventure entière ; parce que l'internationalisme donne un horizon plus grand que la brouille du jour ; parce que le foncier a été verrouillé assez tôt pour ne jamais redevenir un enjeu de succession. La mètis, ici, ce n'est pas la sagesse du fondateur charismatique — celui-là a justement été le problème un temps. C'est le tuilage : des adolescents de 1973 aux enfants qui essaiment aujourd'hui dans des réseaux voisins comme la Caillasse, entre Marseille et Briançon, le savoir-faire a changé de mains sans jamais passer par un texte de loi ni un permis de transmission. Le commun qui ne meurt pas n'est pas celui qui n'a jamais été attaqué — celui-là, la police l'a visité, la justice l'a jugé, les voisins l'ont détesté, et il continue de retourner la terre avec des chevaux ardennais parce qu'il n'a jamais cessé de tenir ses réunions du dimanche soir.


Sources