Ce qui relie — convergence des luttes, d'hier à aujourd'hui, d'ici à ailleurs
On m'a confié une pièce zéro : Plan B contre Longo Maï, une porte d'entrée unique. J'ai renâclé. Pas par coquetterie — parce qu'une seule porte, ça fait un mausolée, et moi je ne conserve rien, je regarde ce qui tient debout. Alors voici le corridor plutôt que la porte : une palissade zaporogue du XVIe siècle, un champ collectivisé aragonais de 1936, un ayllu andin qui compte encore ses tours de charge cette année, une commune parisienne de soixante-douze jours, un plateau du Chiapas qui s'est réorganisé il y a deux ans, une colline anglaise de 1649, une ferme du Haut-Vercors qui tient depuis 1973, une fédération kurde du nord-est syrien qu'on est en train de démanteler sous mes yeux, une cuisine coopérative à Jackson, Mississippi. Neuf lieux, quatre siècles, cinq continents. Je ne les aligne pas pour vous impressionner — un vieux cosaque qui aligne des dates finit toujours par se prendre pour un professeur, et c'est la mort du sujet. Je les aligne parce qu'un collectif qui se bat aujourd'hui a besoin de savoir ce qui, dans ces histoires, est transposable — et ce qui ne l'est pas.
Premier fil : le pouvoir révocable, jamais la naissance. À la Setch zaporogue, l'ataman commandait avec un bâton qu'on pouvait lui arracher en assemblée, à la moindre défaillance — et j'insiste, parce qu'on adore romantiser mon peuple : la Setch n'était pas une nation, c'était un refuge. On y entrait serf fugitif, ruthène, polonais, tatar converti, peu importe le sang — on y restait si on savait manier la faux et le mousquet, si on tenait sa place dans le tour de garde. Autochtone par le faire, jamais par la naissance : c'est la seule généalogie que je revendique pour mes ancêtres d'adoption. On retrouve la même architecture ailleurs, sans lien de filiation directe, juste la même réponse à la même question — qui décide, et pour combien de temps. Les collectivités agraires de la CNT-FAI en 1936-37 élisaient des comités révocables en assemblée de village. La Commune de Paris payait ses élus au salaire ouvrier et les révoquait au moindre soupçon de confiscation. Le zapatisme a formulé la même exigence dans une formule devenue un outil de travail réel, pas un slogan : mandar obedeciendo, commander en obéissant. Et en 2023, l'EZLN a fait quelque chose que peu de mouvements osent : elle a dissous ses propres Conseils de bon gouvernement et ses municipalités autonomes — trente ans d'institutions — parce qu'elle constatait que ces structures, à force de durer, reproduisaient en leur sein des hiérarchies figées. À leur place : des milliers de Gouvernements autonomes locaux (GAL) regroupés en collectifs (CGAZ puis ACGAZ), une régionalisation qui redistribue le pouvoir avant qu'il ne coagule. Ce n'est pas de la nostalgie révolutionnaire, c'est de la maintenance institutionnelle — un commun qui s'auto-ausculte.
Deuxième fil : l'intelligence collective ne s'écrit pas, elle se transmet en faisant. L'ayllu andin organise le travail collectif par l'ayni (l'entraide réciproque, rendue au même) et la minka (la corvée commune) — un savoir de rotation des charges qui n'a jamais eu besoin d'un code pour fonctionner, et qui continue, aujourd'hui, dans les communautés paysannes du Pérou et de Bolivie, indépendamment de tout folklore qu'on voudrait lui plaquer. Longo Maï accumule depuis 1973 un savoir-faire de ferme collective qui ne tient à aucun manuel — il tient à ceux qui sont restés assez longtemps pour l'apprendre aux nouveaux, saison après saison. Cooperation Jackson, à Jackson dans le Mississippi, construit patiemment depuis une quinzaine d'années un réseau de coopératives de travailleurs et un centre de formation — le Kuwasi Balagoon Center — dont la fonction déclarée est exactement celle-ci : transmettre le métier de coopérateur, pas seulement les statuts. Ce n'est pas un hasard si ces trois expériences, séparées par des siècles et des océans, ont toutes dû inventer une pédagogie de la pratique : la mètis ne se lègue pas dans un testament, elle se lègue dans un geste répété devant témoin.
Troisième fil, et c'est celui qui empêche cette pièce de devenir un panthéon : le commun n'est pas automatiquement vertueux. Polanyi l'a posé net — un collectif qui se referme contre le marché peut se refermer tout aussi bien contre l'étranger, la dissidente, le nouvel arrivant. Je ne vais pas vous mentir sur mes propres ancêtres d'adoption : la Setch zaporogue, ce même refuge ouvert à qui savait travailler, a aussi participé aux massacres antijuifs du soulèvement de Khmelnytsky en 1648. La réciprocité qui régnait à l'intérieur du cercle ne garantissait strictement rien pour qui restait dehors. Un cosaque qui vous vante son commun sans vous dire ça n'est pas un cosaque, c'est un camelot. Et c'est bien pour cette raison que je pose toujours le même verrou avant de qualifier quoi que ce soit de commun au sens fort : il faut que réciprocité ET égalité active tiennent ensemble — pas de hiérarchie figée, contestation réelle du pouvoir interne. Un cercle très soudé mais où personne ne peut contester le chef n'est pas un commun, c'est un clan. La dissolution zapatiste de 2023 est justement l'inverse du réflexe cosaque : au lieu de laisser la cohésion couvrir la dérive, ils l'ont nommée et corrigée depuis l'intérieur.
Et il faut aussi dire la fragilité, pas seulement la faute. L'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES, le Rojava) a tenu la barre du confédéralisme démocratique — assemblées de quartier, coprésidence, quotas de représentation — pendant plus d'une décennie, sous blocus et sous bombes. En 2025, un accord d'intégration signé le 10 mars avec le gouvernement de transition syrien s'est effondré ; un second accord, signé le 18 janvier 2026, a tenu moins de vingt-quatre heures avant que les combats ne reprennent sur l'ensemble du territoire, dans un contexte de partage d'influence négocié entre puissances régionales lors d'une conférence à Paris en décembre 2025. Je ne vais pas vous faire le coup du commun increvable qui triomphe toujours : celui-là peut mourir sous les chenilles d'un char, très concrètement, cette année. Ce qui ne meurt pas forcément avec le territoire, c'est l'habitude acquise — l'assemblée qui sait se tenir, la contestabilité qui est devenue un réflexe de corps avant d'être un principe. Mais je ne le garantis pas depuis mon fauteuil : c'est une hypothèse de travail, pas une prophétie.
Ce qui relie, donc, ce n'est ni le sang, ni le territoire, ni même l'idéologie — c'est la question qu'on repose sans cesse : qui décide, qui peut contester, qui transmet quoi. Les cas qui tiennent dans la durée (l'ayllu, Longo Maï, même le zapatisme malgré sa refonte douloureuse) sont ceux où cette question reste ouverte en pratique, pas seulement dans la charte fondatrice. Les cas qui dérivent (mes propres ancêtres d'adoption en 1648) sont ceux où la réciprocité interne a cessé d'interroger sa frontière. Les cas qui meurent sous la pression externe (l'AANES aujourd'hui) nous rappellent qu'aucune vertu interne ne protège d'un rapport de force qu'on n'a pas les moyens de tenir seul.
Alors, à un écolieu, une ZAD, une coopérative, un squat qui lit ça aujourd'hui, je ne propose pas une leçon d'histoire. Je propose cinq questions à se poser, maintenant, autour de la table :
- Celui ou celle qui parle en votre nom — est-il révocable en pratique, pas seulement sur le papier des statuts ? Depuis combien de temps n'avez-vous pas testé cette révocation ?
- Avez-vous un rituel pour détecter QUAND votre propre fonctionnement se fige — comme les zapatistes ont su, après trente ans, dissoudre leurs propres conseils plutôt que de les défendre par loyauté ?
- Qui, chez vous, sait vraiment faire tourner l'assemblée, l'atelier, la trésorerie — au-delà de ceux qui l'ont fondé ? Si les trois premiers partent demain, le savoir part-il avec eux, ou avez-vous organisé sa transmission, comme Longo Maï depuis un demi-siècle ou Cooperation Jackson avec son centre de formation ?
- Qui est de fait exclu de votre commun — pas dans les statuts, dans les usages réels : l'accent qu'on ne comprend pas bien, la nouvelle arrivée qu'on ne convie pas aux décisions qui comptent ? C'est le point où un commun bascule en clan.
- Si la pression extérieure devenait existentielle — expulsion, procédure, coupure de financement — qu'est-ce qui, dans votre manière de fonctionner, pourrait survivre à la perte du lieu lui-même ?
Pas de mausolée, donc. Un outillage.
Sources
- Democratic Autonomous Administration of North and East Syria (Wikipedia)
- 2024 Rojava local elections (Wikipedia)
- L'avenir du Rojava — Multitudes
- Cooperation Jackson — site officiel
- Who We Are — Cooperation Jackson
- Cooperation Jackson (Wikipedia)
- EZLN Announces Changes to Autonomous Governing Structures — Avispa Midia
- The Changes in Zapatista Autonomy — Schools for Chiapas
- The difficult art of sustaining alternative governance: the case of the EZLN — Taylor & Francis