La Commune qui s'auto-administre
Soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871. On m'a demandé d'oublier la barricade et le peloton d'exécution pour une fois, et de regarder ce que les gens ont vraiment fait de leurs journées entre les deux. Je préviens tout de suite : c'est moins glorieux qu'un tableau, et plus intéressant.
Le 26 mars, Paris vote pour son conseil municipal. 484 569 inscrits, 229 167 votants — un peu plus de la moitié reste chez elle, ce qui n'a rien d'un plébiscite héroïque : entre les consignes d'abstention versaillaises et les dizaines de milliers de Parisiens partis depuis la levée du siège prussien, l'abstention avoisine 52 %. Et le vote n'est pas homogène : les arrondissements populaires du nord et de l'est (18e, 19e, 20e, 17e) votent massivement pour la liste communale, les quartiers bourgeois de l'ouest s'en détournent. Sur les 92 élus, seize représentant ces quartiers-là ne siégeront jamais. Le conseil qui reste, ce sont 33 artisans et commerçants, 24 professions libérales, six ouvriers. Pas une avant-garde théorique auto-proclamée — des gens du cru, élus par leur rue.
Ce qui tient debout dans les soixante-douze jours, c'est moins le décor (l'Hôtel de Ville, le drapeau) que la mécanique. Le 2 avril, un des tout premiers décrets fixe le traitement maximal des employés communaux à 6 000 francs par an — le salaire d'un ouvrier qualifié — et interdit le cumul des traitements. Un élu de la Commune touche donc ce que touche l'ouvrier à côté de lui, pas plus. On peut trouver ça anecdotique. Ce n'en est pas une : c'est la réponse concrète, chiffrée, à une question qu'on pose encore aujourd'hui dans n'importe quelle assemblée — qui décide au nom de qui, et pour quel prix. Le 25 mars déjà, la veille du vote, le Comité central républicain des vingt arrondissements avait posé le principe par écrit : élection de tous les fonctionnaires, responsabilité des mandataires, « révocabilité permanente ». La Déclaration au peuple français du 21 avril reprendra la formule : droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats communaux. Le mandat impératif n'est pas un slogan qu'on invente après coup pour la légende — c'est écrit avant, et rappelé en cours de route parce que la tentation d'oublier existe des deux côtés.
Sous le conseil, il y a une fédération bien plus ancienne que la Commune elle-même : les comités de vigilance nés dès septembre 1870, un par arrondissement, fédérés en Comité central des vingt arrondissements. C'est de là que sort l'essentiel du tissu vivant — une trentaine de clubs, tenus chaque soir, souvent dans des églises réquisitionnées. Louise Michel préside le Club de la Révolution à Saint-Bernard de la Chapelle, dans le 18e ; les décisions s'y prennent en séance publique, à l'unanimité, chaque soir. Le 9 avril naît l'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, portée par Élisabeth Dmitrieff, aristocrate russe de vingt ans, et Nathalie Le Mel, relieuse bretonne de quarante-cinq ans — deux trajectoires qui n'ont rien de commun sauf la salle de réunion.
Et là, honnêtement, ça grince. La fédération des comités de quartier et le conseil élu à l'Hôtel de Ville ne se sont jamais vraiment articulés. Arthur Arnould, lui-même élu, le racontera après coup sans se ménager : les membres du conseil siégeaient deux fois par jour, appartenaient chacun à une commission, et faisaient en plus office de maires et d'officiers d'état civil dans leur arrondissement — « surmenés de travail, accablés de fatigue, n'ayant pas une minute de repos ». Le résultat, c'est une administration débordée qui légifère depuis l'Hôtel de Ville pendant que l'énergie populaire des comités s'épuise en gestion locale, sans vraie courroie entre les deux. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est un système qui invente ses propres rouages en même temps qu'il roule, avec deux mois devant lui et une armée à sa porte.
La même fracture éclate au sommet le 1er mai : le conseil vote, 45 voix contre 23, la création d'un Comité de salut public à cinq membres, aux pouvoirs élargis — référence directe à 1793. Une minorité, surtout des militants de l'Internationale (Varlin, Arnould, Malon, Tridon et quelques autres), y voit une resucée dictatoriale qui trahit l'esprit fédéraliste du mouvement. Le 15 mai, elle publie un manifeste, se retire dans ses arrondissements, revient siéger seulement le 21 — premier jour de la Semaine sanglante. Ils se sont brouillés sur la forme du pouvoir à quelques jours de mourir ensemble. Je ne vais pas vous faire le coup du "malgré tout, l'unité populaire" — il y a eu une scission publique, actée, et personne n'a eu le temps de la refermer proprement.
Côté production, le décret du 16 avril confie les ateliers abandonnés par leurs patrons aux ouvriers organisés en coopératives, sous le contrôle des chambres syndicales, avec commission d'enquête et jury arbitral pour l'indemnité aux propriétaires. C'est le texte le plus cité comme préfiguration de l'autogestion — et c'est aussi celui dont on admet le plus vite qu'il est resté largement lettre morte : les ouvriers visés étaient enrôlés dans la Garde nationale, pas dans les ateliers, et le temps a manqué. Le 20 avril, en revanche, la suppression du travail de nuit dans les boulangeries, décidée après des années de revendications boulangères, entre en vigueur dès le 3 mai — celui-là a tenu, du moins le temps qu'il restait.
Édouard Vaillant, délégué à l'Éducation le 20 avril, monte une commission incluant Courbet, Vallès, Jean-Baptiste Clément : enseignement primaire et professionnel, laïque et gratuit, pour filles et garçons dans tous les arrondissements — avec cantines et distribution de vêtements. Le 11 mai il fait retirer crucifix et statues des écoles. Un mois pour construire un système scolaire alternatif, c'est un chantier ouvert, pas un aboutissement.
Voilà ce que j'en retiens, moi qui n'étais pas né et qui n'ai pas à me draper dedans : ce ne sont pas des institutions qui ont tenu soixante-douze jours sans faille, c'est un peuple qui a improvisé des formes — comités, clubs, salaire plafonné, mandat révocable, ateliers repris — plus vite que les mêmes gens ne pouvaient les faire tenir ensemble. Ça a grincé, ça a débordé, ça s'est même déchiré en interne avant que Versailles n'ait besoin de s'en charger. Le savoir-faire, lui, n'a pas attendu que l'expérience réussisse pour exister.
Sources
- Élections municipales du 26 mars 1871 à Paris — Wikipédia
- Comité central républicain des Vingt arrondissements — Wikipédia
- Commune de Paris : Comités de quartiers, une dialectique avortée — Association Autogestion
- 16 avril 1871, un « décret de principe » de la Commune — Association Autogestion
- Réorganisation du travail et droits des travailleurs sous la Commune de Paris en 1871 — Cairn.info
- Clubs de la Commune de Paris — Wikipédia
- La Commune de Paris, 1871 — L'union des femmes (RaspouTeam)
- Édouard Vaillant délégué de la Commune à l'Éducation — commune1871.org
- Minorité au conseil de la Commune — Wikipédia
- Comité de salut public (1871) — Wikipédia